‘Un boulot de gonzesses’ ? : l’inégalité hommes-femmes dans l’aide à domicile et dans le travail de Care

Prendre soin des personnes dépendantes, malades, vulnérables, de la petite enfance jusqu’au grand âge reste le plus souvent une tâche dévolue aux femmes. Les explications en sont nombreuses : des plus « naturalistes » (les femmes sont celles qui portent les enfants dans leur ventre, la grossesse les prépare physiquement comme psychologiquement à prendre soin des nouveaux nés, puis à poursuivre cette tâche tout au long de la vie…, il y aurait un « instinct maternel », qui peut se décliner en autant de capacités innées et génétiquement programmées à prendre soin) aux plus… « marxistes » (les métiers de l’aide à la personne sont précaires, mal rémunérés, peu qualifiés, ils constituent plutôt des « travail d’appoint » dans une économie familiale – et sociale- où le travail des femmes reste une déclinaison marchande du travail domestique intrafamilial et un complément de revenus pour le ménage…). Ainsi, ces voix diverses forment un chœur qui semble répéter que le travail de Care (de prendre soin) a été, est et restera féminin. Cela doit-il aussi sous-entendre que ce travail, essentiel et complexe, restera invisible, méprisé, dévalorisé et peu soutenu ? Nous verrons ici que, derrière le machisme caricatural qui réduit le travail de care à « un boulot de gonzesses », circulent des visions de la famille, de l’économie et de la société qui entretiennent des logiques de domination plus profondes – et que des alternatives existent pour les déjouer.

Qu’est-ce que le travail de care ?
Le travail de care (ou de prendre soin, la « sollicitude » pour F Brugère ou Modak et Bonvin) comprend, pour nous, trois aspects complémentaires et indissociables :

  • prendre soin des personnes (nursing, soins d’hygiène, présence, garde, accompagnement, aide aux déplacements…)
  • prendre soin de leur cadre de vie, de leur environnement : prendre soin des objets (ménage, rangement, entretien et confort du logement…)
  • prendre soin des relations importantes : veiller à ne pas endommager les liens qui relient les personnes accompagnées à ceux qui leur sont chers, prévenir les séparations, les ruptures, accompagner pertes et deuils.

Dans sa version « familiale » informelle et (osons le dire !) bénévole, le travail de care réalisé par les parents au sein de la famille (encore très majoritairement par les mères) réunit ces trois aspects : veiller à l’entretien du foyer, au confort et au bien-être de tous fait partie du travail d’entretien des liens familiaux, tous ces aspects participent à la création d’un environnement favorable au développement des enfants et à la qualité de vie de tous.

Dans sa version «marchande » plus ou moins professionnalisée, ce travail de care est souvent divisé : les activités d’entretien du foyer peuvent être déléguées à des « femmes de ménage » ou à des « aides ménagères » qui ont pris le relais des « bonnes » des siècles passés, les activités de garde auprès des enfants ou personnes âgées à des baby ou papy sitters, « dames de compagnies », « jeunes filles au pair », les soins et le nursing aux « infirmières», héritières d’une autre corporation féminine dévouée aux tâches du care : les religieuses.

Le travail de care, s’il se diffracte en métiers différents, s’il devient contractualisé, salarié et professionnalisé, reste largement féminin. Pourquoi ce maintien du clivage de genre, alors que des « métiers » sont progressivement créés, et que cette activité de prendre soin quitte le nid familial pour entrer dans le champ socio-économique ?
Qu’il soit bénévole ou professionnel, le travail de Care féminin et féminisé continue de faire référence à ces dispositions naturelles des femmes à porter attention, à comprendre, à agir et à se soucier des plus fragiles. Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que les compétences, l’intelligence spécifique et l’expertise des pratiques de prendre soin restent largement méconnues : le « savoir faire » étant compris comme découlant naturellement, apparemment sans effort, d’un « savoir être » inné, nul « savoir » n’étant pensé comme nécessaire dans ce domaine conçu comme instinctuel… Nous avons déjà largement contesté ici et ailleurs cette vision à la fois genrée, dévalorisée et mal informée du travail auprès des personnes fragiles.

Reconnaître les compétences des pourvoyeurs du care : la professionnalisation, une solution ?

Oui, s’il s’agit de reconnaître enfin ce qu’il y a d’intelligence (pas seulement pratique, pas seulement émotionnelle : n’en déplaise aux intellectuels !) à ranger, laver, soutenir, écouter, se taire… Oui, si nous parvenons à mieux expliciter, nommer, observer le travail de care, à inventer des outils propres à l’évaluer sans réduire ses dimensions cognitives, affectives, pratiques, créatives, à changer le regard social (et socio-économique) sur ces métiers pour les revaloriser également économiquement : mieux rémunérés, mieux considérés, ils deviendraient enfin attractifs, pour les hommes comme pour les femmes.

Non, s’il s’agit d’enfermer dans des référentiels inadéquats (car incapables d’inclure la part ineffable du prendre soin) une activité qui ne peut se réduire à une liste de tâches à accomplir et de recettes à appliquer, en évacuant la part de création et de risque, l’imprévisibilité inhérente à toute rencontre (parfois réussie, parfois pas) et l’importance du travail relationnel, qui, au-delà de « savoir faires relationnels » et de « techniques de communication verbales et non verbales » engagent la personne dans son affectivité, son histoire, ses émotions et ses sentiments, tout comme dans son corps fatigable et fragile. Ce phénomène est malheureusement déjà trop présent dans les milieux hospitaliers, où l’importation de la logique gestionnaire, remplaçant les impératifs du soin, tend à réduire les activités de prendre soin aux seules actions « quotables » et à n’encourager que celles qui sont reconnues comme « rentables », en contradiction avec l’éthique soignante comme avec les motivations des professionnels (Modak et Bonvin)…

Non, si dans son action évaluatrice il interdit le jeu de faux-semblants essentiels à un Care de qualité : le « juste assez », le « presque pas » d’aide, le souci de discrétion voire d’invisibilité qui permet de respecter le besoin de la personne accompagnée, parfois, de penser qu’elle n’a pas du tout besoin d’aide, ou presque pas. Non, si la pénibilité ne se conçoit que comme un indice donnant droit à compensation financière et RTT mais aucunement à un accompagnement de soi, en tant que professionnel-le, engagé-e et souvent affecté-e par les situations et personnes rencontrées, reconnu-e également dans son besoin d’être aussi soutenu-e, accompagné-e et reconnu-e : ce que la professionnalisation, d’ailleurs, n’a pas encore permis… ni pour les travailleurs, ni pour les travailleuses du Care. (Lucet 2015)

Conclusion : pour un changement de paradigme socio-économique
Un véritable mouvement de reconnaissance du travail de care, et de ceux qui l’exercent, passe pour nous par un préalable : une prise de conscience générale de l’importance des activités de soin, d’aide et d’accompagnement auprès des personnes vulnérables, et de la valeur (humaine, sociale, économique et politique) de ces activités. Qu’elles deviennent « travail » et « emploi » hors du cercle familial, ou qu’elles demeurent informelles et non marchandes, dans l’économie intrafamiliale, ces activités sont essentielles à la vie de chacun de nous, individuellement comme collectivement. L’enjeu devient alors, pour reprendre les mots de Fabienne Brugère, de ‘dé-genrer’ la sollicitude, d’ouvrir le champ des possibles pour qu’aussi bien les hommes que les femmes participent, en famille comme professionnellement, aux activités de Care.

Pour aller plus loin :
– Fabienne Brugère, Le sexe de la sollicitude, Le bord de l’eau, 2014.
– Carol Gilligan, Une voix différente, pour une éthique du Care, Champs Essais, Flammarion, 2008.
– Frederique Lucet, Soigner, aider, accompagner : les paradoxes de la professionnalisation des métiers du care, Doc Alzheimer n°17, juin 2015.
– Marianne Modak et Jean-Michel Boivin, Reconnaître le Care : un enjeu pour les pratiques professionnelles, Editions EESP, collections « cahiers » n°50, Lausanne, 2013.
– Pascale Molinier, le travail de Care, La Dispute, 2013.
– Joan Tronto, Un monde vulnérable : pour une politique du Care, La Découverte, 2009.

Auteure : Lucet, Frederique, Doctorante en sociologie du travail CNAM, laboratoire LISE (Laboratoire Interdisciplinaire pour la Sociologie Economique) CNRS UMR 3320 sous la direction d’Olivier Giraud et Secrétaire Générale d’APFEL (Agir pour la Promotion de l’Accueil Familial en Europe) et du Réseau Euro Québec de Coopération autour de Baluchon Alzheimer

Contact : lucet.frederique@gmail.com

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